Faut-il toujours dire non à son enfant ?

« Ne fais pas ça. »

« Ne touche pas. »

« Descends de là. »

« Ne te salis pas. »

« Arrête. »

« Non. »

Quand on passe une journée entière avec ses enfants, on peut parfois avoir l’impression de passer son temps à leur dire ce qu’ils ne doivent pas faire.

Et à force, une question finit par se poser :

Est-ce que tout mérite vraiment un « non » ?

Depuis mon congé parental, j’ai beaucoup réfléchi à cette question.

Pas parce que j’ai trouvé une méthode parfaite.

Mais parce que passer toute la journée avec ses enfants oblige à faire quelque chose que l’on ne fait pas forcément lorsqu’on les retrouve seulement quelques heures par jour :

Choisir ses batailles.

Les pieds nus d'un bébé posés sur ceux d'un adulte, dans l'herbe
Photo : Klara Kulikova sur Unsplash

Dire non est parfois indispensable

Commençons par une chose importante : je ne pense absolument pas qu’il faille arrêter de dire non aux enfants.

Il y a des situations où le « non » est nécessaire.

Lorsqu’un enfant se met en danger.

Lorsqu’il risque de blesser quelqu’un.

Lorsqu’il abîme volontairement quelque chose.

Lorsqu’il dépasse une limite importante.

Lorsqu’il manque de respect à quelqu’un.

Dans ces situations, poser une limite claire fait partie du rôle du parent.

Un enfant a besoin de limites pour comprendre le monde qui l’entoure.

Il a besoin de savoir qu’il existe des choses que l’on ne peut pas faire.

Mais le problème, à mon sens, commence lorsque tout devient une raison de dire non.

« Ne marche pas pieds nus dans la terre ! »

Prenons une situation toute simple.

Mes enfants jouent dehors.

Ils enlèvent leurs chaussures et marchent pieds nus dans la terre.

La première réaction pourrait être :

« Remets tes chaussures ! Tu vas te salir ! »

Mais finalement, pourquoi ?

Est-ce dangereux ?

Pas nécessairement.

Est-ce que cela met quelqu’un en danger ?

Non.

Est-ce que cela va casser quelque chose ?

Non.

Est-ce que cela va nous demander un peu de nettoyage ensuite ?

Oui.

Et alors ?

On lavera les pieds.

Ce n’est finalement qu’un peu de terre.

Même chose lorsqu’ils jouent dans l’herbe et reviennent avec les mains sales.

Je peux passer plusieurs minutes à leur dire :

« Ne touche pas ça, tu vas te salir. »

Ou je peux simplement me dire :

« Ils vont se laver les mains après. »

Cette petite différence peut sembler insignifiante.

Mais elle change complètement l’ambiance d’une journée.

Toutes les contraintes ne méritent pas de devenir des règles

C’est quelque chose que j’ai beaucoup appris en passant autant de temps avec mes enfants.

Si je devais corriger chaque petite chose qui ne correspond pas exactement à ce que j’avais imaginé, la journée deviendrait une succession d’interdictions.

Ne mets pas ça ici.

Ne cours pas.

Ne te salis pas.

Ne touche pas.

Ne fais pas de bruit.

Ne bouge pas.

Ne fais pas tomber ça.

Ne joue pas comme ça.

Et finalement, l’enfant passe son temps à entendre ce qu’il ne doit pas faire.

Alors que certaines choses pourraient simplement être laissées à l’expérimentation.

Se salir peut être une conséquence acceptable.

Faire tomber un peu de terre peut être acceptable.

Tester quelque chose peut être acceptable.

Changer d’activité peut être acceptable.

Faire autrement que ce que nous avions imaginé peut être acceptable.

Tout n’a pas besoin d’être corrigé.

Mais alors, où placer la limite ?

C’est là que cela devient intéressant.

Parce que « ne pas dire non à tout » ne signifie absolument pas « laisser son enfant faire ce qu’il veut ».

Pour moi, la question est plutôt :

Qu’est-ce qui justifie réellement mon intervention ?

Je peux me demander :

  • Est-ce dangereux ?
  • Est-ce que quelqu’un risque d’être blessé ?
  • Est-ce que quelque chose risque d’être réellement abîmé ?
  • Est-ce une question de respect ?
  • Est-ce une règle importante pour la vie en collectivité ?
  • Ou est-ce simplement quelque chose qui me dérange ?

Cette dernière question est particulièrement intéressante.

Parce que parfois, ce qui nous pousse à dire non n’est pas un besoin de l’enfant.

C’est notre propre besoin de contrôle.

Parfois, c’est nous que le désordre dérange

Je prends un exemple très simple.

Un enfant joue avec de la terre.

Il en met un peu partout.

Est-ce vraiment un problème pour lui ?

Ou est-ce surtout un problème pour nous parce que nous allons devoir nettoyer ?

La réponse peut évidemment être différente selon les situations.

Si nous sommes chez quelqu’un, dans une voiture propre ou dans un endroit où cela pose réellement problème, la règle peut être différente.

Mais si nous sommes dans le jardin ?

Peut-être que cela ne mérite tout simplement pas une bataille.

Et cette distinction est importante.

Parce que l’enfant n’a pas forcément besoin d’apprendre :

« Ne te salis jamais. »

Il peut apprendre :

« Tu peux expérimenter, et ensuite nous nettoyons. »

Cela lui permet aussi de comprendre les conséquences de ses actions.

Dire « oui » peut aussi apprendre la responsabilité

C’est quelque chose que j’aime beaucoup dans cette approche.

Si je dis systématiquement :

« Non, tu vas te salir. »

L’enfant apprend surtout que se salir est interdit.

Si je lui dis :

« Tu peux jouer dans la terre, mais ensuite on nettoie. »

J’introduis une autre notion :

la responsabilité.

Tu peux expérimenter.

Tu peux profiter.

Tu peux jouer.

Mais tu participes aussi aux conséquences.

Et cette logique me semble intéressante bien au-delà de la parentalité.

Le problème du « non » permanent

Lorsqu’un enfant entend constamment des interdictions, il peut finir par ne plus distinguer les règles importantes des règles secondaires.

Si tout est interdit, plus rien ne semble vraiment important.

Un enfant qui entend « non » vingt fois dans une heure peut finir par ne plus entendre le vingt-et-unième.

Alors que si les limites sont moins nombreuses mais réellement importantes, elles peuvent avoir davantage de poids.

C’est aussi pour cela que je préfère parfois garder mon énergie pour les situations qui comptent vraiment.

Je n’ai pas besoin de gagner toutes les petites batailles.

J’ai besoin de rester disponible pour les grandes.

Et les émotions dans tout ça ?

Cette réflexion vaut aussi pour les émotions.

Un enfant peut être en colère.

Triste.

Frustré.

Déçu.

Excité.

Et parfois, notre premier réflexe est de vouloir faire disparaître immédiatement ce qui nous dérange.

« Arrête de pleurer. »

« Ce n’est pas grave. »

« Calme-toi. »

« Il n’y a aucune raison de te mettre dans cet état. »

Mais l’émotion, elle, ne disparaît pas simplement parce qu’on lui demande de partir.

Alors plutôt que de dire systématiquement non à l’émotion, je peux essayer de dire :

« Je vois que tu es en colère. Je suis là. Mais je ne te laisserai pas taper. »

Il y a une différence énorme entre accepter une émotion et accepter tous les comportements qu’elle entraîne.

On peut accueillir la colère tout en maintenant une limite.

On peut comprendre la frustration sans laisser l’enfant faire n’importe quoi.

On peut écouter sans forcément dire oui.

Dire non à un comportement ne signifie pas dire non à l’enfant

C’est probablement une distinction essentielle.

Mon enfant peut faire quelque chose que je n’accepte pas.

Cela ne signifie pas que je rejette mon enfant.

Je peux lui dire :

« Je ne suis pas d’accord avec ce que tu fais. »

sans lui faire comprendre :

« Tu es un mauvais enfant. »

La limite porte sur le comportement, pas sur la valeur de l’enfant.

Et cette distinction peut changer beaucoup de choses dans la manière de communiquer.

Quand on passe toute la journée avec ses enfants, on apprend à choisir

C’est probablement ce que mon congé parental m’a le plus appris sur ce sujet.

Quand je passais seulement certaines heures avec mes enfants, je pouvais parfois avoir envie que ces heures se passent « correctement ».

Lorsque je passe toute la journée avec eux, je réalise que vouloir que tout soit calme, propre, organisé et parfaitement respectueux des règles est tout simplement impossible.

Et surtout, ce n’est pas forcément souhaitable.

Une journée avec des enfants, ça bouge.

Ça court.

Ça joue.

Ça se salit.

Ça crie parfois.

Ça expérimente.

Ça se dispute.

Ça se réconcilie.

Ça recommence.

Alors j’ai appris à ralentir.

À observer.

À me demander si mon intervention est réellement nécessaire.

Et parfois, simplement à me dire :

« Ce n’est pas grave. On nettoiera après. »

Mais chacun a ses propres limites

Je pense aussi qu’il serait dangereux de transformer cette réflexion en nouvelle règle absolue.

Tous les parents n’ont pas les mêmes limites.

Tous les enfants ne sont pas les mêmes.

Toutes les situations ne sont pas les mêmes.

Ce qui est acceptable dans un jardin ne l’est pas forcément dans un appartement.

Ce qui est possible avec un enfant de cinq ans ne l’est pas nécessairement avec un tout-petit.

Et ce qui fonctionne chez nous ne fonctionnera pas forcément chez une autre famille.

L’objectif n’est donc pas de supprimer les règles.

C’est plutôt de réfléchir à pourquoi nous les posons.

Alors, faut-il toujours dire non ?

Non.

Mais faut-il parfois dire non ?

Oui.

Et entre les deux se trouve tout l’espace de la parentalité.

Un espace où l’on apprend à distinguer :

ce qui est dangereux de ce qui est simplement salissant

ce qui est irrespectueux de ce qui est simplement différent

ce qui nécessite une limite de ce qui mérite simplement un accompagnement

ce qui doit être interdit de ce qui peut être expérimenté.

Je ne cherche pas à avoir des enfants qui ne dépassent jamais les limites.

Je préfère qu’ils apprennent progressivement pourquoi certaines limites existent.

Et parfois, cela signifie simplement les laisser mettre les pieds dans la terre.

Puis rentrer à la maison avec les pieds sales.

Et les laver ensemble.

Parce qu’au fond, la question n’est peut-être pas :

« Comment faire pour que mon enfant ne fasse jamais de bêtises ? »

Mais plutôt :

« Quelles sont les choses qui méritent vraiment que j’intervienne ? »

Et depuis que je suis parent au quotidien, je trouve que cette question change beaucoup de choses.

Julien Grégoire

L'auteur

Julien Grégoire

Coach parental et créateur de la méthode RE-PÈRES. J'accompagne les pères, et aussi les mères, qui aiment profondément leurs enfants mais se sentent parfois fatigués, à bout ou perdus dans leur rôle.

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